C'était il y a quatorze ans, l'année où ma vie s'est complètement détricotée. J'étais une jeune maman de même pas trente ans. J'allais rendre visite à ma grand-mère pour la dernière fois.

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Ses petits-enfants ne l'appelaient pas Mémé, comme mon arrière-grand-mère. Ni Mamie, comme c'était l'usage. On n'aurait jamais osé l'appeler Lili, comme ces vieilles dames qui venaient parfois prendre le thé. Pour nous, elle était tout simplement Grand-Mère.

Laissez-moi vous parler d'Élise. Elle était la mère discrète de cinq enfants exubérants. Je l'ai toujours connue vieille mais j'ai vu un portrait d'elle pris dans sa jeunesse. Un magnifique cliché de photographe, en noir et blanc bien sûr, avec un halo autour de son visage délicatement tourné par dessus son épaule. Elle est vraiment belle, avec sa peau lumineuse, son sourire de Mona Lisa, ses yeux si doux, d'un gris indéfinissable car on ne peut pas voir qu'ils sont bleus. On aurait dit une actrice des années trente.

Ma grand-mère faisait une fois par an des bugnes délicieuses, mais tout au long de l'année les enfants jouaient avec la petite roulette qui servait à découper la pâte. Elle portait toujours une blouse par dessus des robes aux motifs variés. La couleur qui lui allait le mieux, c'était le bleu. Elle ne s'était jamais teint les cheveux et dédaignait les dentiers. Mais même avec ses cheveux grisonnants et seulement quelques dents, elle avait une classe folle.

Dignité. C'est le mot que je choisirais pour elle s'il ne devait y en avoir qu'un pour la définir. Jamais un mot plus haut que l'autre, elle usait en douceur sur toute la famille d'une autorité naturelle qu'elle n'avait même pas besoin d'affirmer. Elle n'était pas adepte des grandes causeries superflues. Tout était dans son regard azur qui reflétait l'expérience du grand amour et la tristesse de sa perte prématurée.

Quand toute la famille était réunie, Grand-Mère aimait rester silencieuse pour déguster cette douce cacophonie, un demi-sourire aux lèvres. Ses descendants si bruyants lui faisaient oublier pendant un instant qu'elle était déjà morte, il y avait si longtemps, en même temps que son cher Gaston, même si elle avait dû rester une éternité de plus sur cette Terre pour s'occuper d'une flopée d'adolescents.

Quand j'étais petite, je ne comprenais pas pourquoi c'était le nom de mon grand-père qui était encore gravé sur la plaque de la boîte aux lettres puisqu'il n'habitait plus la maison depuis plus de vingt ans. J'avais un pincement au cœur quand je lisais le prénom de l'absent sur le chèque que je recevais pour Noël.

 

C'était la fin de sa vie. Nous le savions tous, même si certains membres de la famille s'acharnaient à vouloir la sauver en négociant désespérément quelque opération. Grand-Mère est officiellement morte de je-ne-sais-quoi. En fait, elle est morte de chagrin.

J'ai vu l'instant où son cœur s'est brisé pour de bon. C'était le jour de l'enterrement de mon oncle Bernard. C'était le seul fils de Grand-Mère mais aussi son compagnon de vie, car il n'était jamais parti de la maison. À cinquante ans, il commençait à évoquer l'idée de prendre un appartement. Ce n'était pas trop tôt ! Cet homme excentrique s'est appliqué à être en retard toute sa vie. Il a fait patienter tout son monde des heures et des heures à chaque occasion. Il déjeunait à seize heures, il vous téléphonait la nuit, il faisait attendre son taxi pour être en retard chez le psy. Il nous a tous surpris en devançant son heure par un arrêt au cœur.

Nous sommes donc au cimetière, grelottant dans le froid de cette fin décembre. Nous avons passé tous ensemble un funèbre Noël. Ses sœurs s'avancent dans l'allée gravillonnée, telles les trois Parques, sauf qu'elles sont quatre. On dit encore quelques mots. Quelqu'un dépose une lettre sur le cercueil. Grand-Mère s'avance. Elle pose sa main sur la boîte de bois foncé, effleure des lèvres la plaque où est gravé le nom de son fils. Elle se redresse, lève ses yeux bleus vers le ciel gris, sa bouche entrouverte en une plainte silencieuse et déchirante. Cet instant de grâce restera gravé en moi pour toujours. Elle est pour quelques secondes l'incarnation de la Piéta, la Mater Dolorosa telle qu'on la voit sur les tableaux de la Renaissance. Oui, c'est à cet instant-là qu'Élise est morte, même si elle n'a cessé de respirer que six mois plus tard.

 

La chaleur du mois de juin a remplacé le froid de décembre. Grand-Mère a décliné de jour en jour, juste le temps de voir la famille éclater. Qui aurait cru que c'était Bernard, l'oncle célibataire, qui était le point d'équilibre de cette smala ? C'était pourtant le cas. Sa mort a ouvert la porte aux disputes et aux déchirements. Alors Élise a baissé les bras et a fermé les yeux.

Dans la voiture, en route pour l'hôpital, mes pensées errent à leur guise autour de mon bébé endormi. Le travail qui m'épuise, mes parents qui divorcent, mon couple en sursis... Je soupire. Je passe la main dans mes cheveux courts. Les rondeurs de la grossesse ont fui mon corps épuisé à la vitesse grand V. J'ai perdu dix kilos depuis Noël, rongée par la culpabilité anticipée de divorcer. Bientôt. Quand j'aurai le courage du désespoir, quand je n'en pourrai vraiment plus. Oui, très bientôt. Je suis au bout du rouleau, au bout de cette histoire.

J'arrive enfin vers l'hôpital où je suis née. Je détache mon bébé du son siège auto. Il se réveille d'un sourire. Je retrouve ma mère aux yeux humides. Elle me guide dans les couloirs verts jusqu'à la chambre de Grand-Mère. Cela sent le désinfectant, mais la mort est partout dans le service de médecine générale où on soigne sans espoir de guérir. Les infirmières nous arrêtent. Elles sourient à mon fils, ce bébé leur met du baume au cœur rien qu'en bavouillant. Elles pépient autour de lui comme des papillons attirés par la lumière. Mon enfant dans les bras, je porte une lanterne de vie au milieu de tout ça.

On entre dans la chambre de Grand-Mère. Dans la pénombre, le chemise de nuit blanche cache mal son ventre gonflé par la maladie. Élise garde les yeux clos, bouge légèrement la main. Maman et moi lui parlons, je ne sais plus de quoi. Que dire quand on ne peut même plus demander comment ça va ? Le bébé gazouille. Grand-Mère l'entend. Son seul petit-fils, né le jour du dernier anniversaire de son fils disparu. Elle esquisse un sourire. Mon enfant est lourd dans mes bras amaigris. Je le pose sur le lit, assis à côté d'elle. Il bouge beaucoup, j'ai peur qu'il lui fasse mal. Grand-Mère nous fait comprendre de la main qu'il peut rester là. Je parle de petits riens, de premiers mots, d'une dent qui pousse. Grand-Mère garde les yeux clos et un infime sourire aux lèvres. On part sans tarder, pour ne pas la fatiguer. Dérisoire attention, comme si elle devait économiser ses forces, comme si elle en avait encore.

Je n'aurai pas revu ses magnifiques yeux bleus, qu'elle ne rouvrira jamais. Mais la seule présence de mon enfant babillant lui aura offert l'occasion de son dernier sourire.